Réflexion : Comment les pays africains peuvent-ils mettre à profit les mutations géopolitiques actuelles ?

Écrit par Par Carlos Lopes le . Publié dans Reflexions

Jose Carlos 2Cette année, l’Afrique célèbre le cinquantenaire de la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA); jamais auparavant, le continent n’a été si près de  tirer profit de ses énormes ressources. Les mutations politiques et économiques radicales intervenues au cours d’un demi-siècle ont transformé les structures de pouvoir au niveau mondial, reconfiguré les relations internationales,  et conduit à repenser sérieusement les paradigmes de développement.

Il convient de reconnaître l’importance du rôle joué par l’Union africaine dans cette transition. Créée en 1963, l’OUA a jeté les bases de l’unité du continent africain. Elle avait pour mission de débarrasser le continent des vestiges du colonialisme et de rétablir la dignité et la fierté du continent après des siècles de domination, de promouvoir l’intégration du continent et de défendre ses intérêts durant la guerre froide.  Dans l’évolution du continent, l’OUA, considérée comme le résultat  le plus notable du panafricanisme, a fait place à l’Union africaine en 2002. Symbole  d’une nouvelle ère, l’Union africaine a pour mission d’accélérer le processus d’intégration économique, de résoudre les problèmes sociopolitiques et de renforcer l’unité du continent, afin que l’Afrique puisse jouer un rôle plus important dans l’économie mondiale. En un peu plus d’une décennie, l’Afrique a connu une croissance remarquable, passant de seulement 2,1 % dans les années 90 à 5 % au cours de la dernière décennie. Les perspectives d’avenir restent prometteuses, la croissance  économique  devant se poursuivre, selon les projections, en dépit des turbulences des marchés financiers mondiaux. La confiance des investisseurs a également été rétablie, grâce à des facteurs comme la paix, les élections démocratiques et l’amélioration de la gouvernance. Résultat, l’Afrique a attiré davantage d’investissements directs étrangers (IDE). En 2011, les projets financés par l’IDE en Afrique ont augmenté de près de 27 %. Au premier trimestre de 2012, ils s’élevaient à 80 milliards de dollars et devraient dépasser 150 milliards de dollars d’ici à 2015.
Comment l’Afrique peut-elle alors tirer parti des tendances actuelles? Les Africains peuvent prendre le contrôle de leurs ressources naturelles.
Le potentiel industriel de l’Afrique a été miné par l’héritage  colonial, fait notamment d’institutions faibles et d’infrastructures mises en place pour faciliter l’extraction des ressources. Les programmes d’ajustement structurel ont eu des effets particulièrement négatifs sur l’accumulation de la technologie, le développement du capital humain et les résultats à l’exportation. Cependant, les ressources de l’Afrique, représentent environ trois quarts de l’offre mondiale de platine, la moitié de celle des diamants et de chrome; ainsi que le cinquième de l’offre d’or et d’uranium. Le continent détient en outre un peu plus de la moitié des terres arables non cultivées du monde et  peut en devenir le grenier. On y procède à l’extraction de gaz et de pétrole dans plus de trente pays. Face à la hausse continue de la demande mondiale de ses abondantes ressources, l’Afrique se doit de les gérer avec prudence.
Actuellement, trop  de pays africains sont tributaires de la production et de l’exportation des matières premières, qui alimentent la prospérité et le développement dans d’autres régions plutôt qu’en Afrique, entraînant de ce fait un manque à gagner en termes d’emplois et de débouchés. Le continent court le risque de voir son rôle dans le commerce international se marginaliser s’il  n’ajoute pas de valeur à ses produits. L’industrialisation fondée sur les produits de base offre donc la possibilité de créer de la valeur ajoutée ainsi que d’établir des liens en amont et en aval. Le secteur éthiopien du cuir et le secteur nigérian du pétrole, par exemple,  constituent de bons exemples de liens qui, non seulement se développent, mais donnent également lieu à des activités à haute valeur ajoutée. Ce type d’initiatives doit devenir la norme. L’avenir économique de l’Afrique sera déterminé par la manière dont le continent concevra et appliquera les politiques nécessaires pour promouvoir l’industrialisation. Il faut sans tarder s’attaquer aux contraintes et aux goulots d’étranglement dans les infrastructures, faciliter le développement du secteur des produits de base et l’établissement de liens en amont et en aval, encourager la création d’emplois semi ou non qualifiés et dispenser des formations professionnelles en rapport avec des techniques artisanales plus pointues, et mettre à disposition des données probantes pour les besoins  de la planification. Ce sont là autant de possibilités offertes à l’Afrique et à ses partenaires pour mieux collaborer sans priver l’Afrique des retombées du boom de ses ressources naturelles.


Le dividende démographique de l’Afrique
La population de l’Afrique devrait doubler pour atteindre près de 2,3 milliards de personnes au cours des quarante prochaines années, soit environ la moitié de la croissance totale de la population du globe. L’Afrique est aussi le seul continent comptant une forte population de plus en plus jeune. On estime que dans moins de trois générations, 41 % des jeunes du monde seront africains. En 2050, les jeunes Africains constitueront plus d’un quart de la population active mondiale. À la fin du siècle, le continent affichera le plus faible taux de dépendance au monde. Par ailleurs, l’Afrique enregistre un taux de croissance urbaine sans précédent. Les projections indiquent qu’entre 2010 et 2025, certaines villes africaines compteront jusqu’à 85 % de la population. Cela se traduira par le passage d’une société rurale à une société essentiellement urbaine, les plus grandes villes du continent, en l’occurrence Lagos et Kinshasa, comptant 15 millions d’habitants d’ici à 2025, tandis que d’autres telles que Dar es-Salaam pourraient abriter 7 millions d’habitants. En Afrique, les villes génèrent environ 55 % du PIB total du continent, contre environ 90 % du PIB dans les pays développés. Si l’on est conscient des défis connexes, tels que la nécessité d’assurer des services essentiels pour faire face à ce phénomène, les possibilités de croissance économique, de réduction de la pauvreté et de développement humain sont énormes. Environ 54 % des jeunes Africains sont actuellement au chômage et plus des trois quarts vivent avec moins de 2 dollars par jour. On peut établir une corrélation et tirer des enseignements de l’expérience des marchés émergents d’Asie, où 40 % de la croissance économique rapide enregistrée entre 1965 et 1990 sont attribuables à un accroissement de la population en âge de travailler. Cela dit, une population jeune d’une telle importance indique également que le véritable défi du XXIe siècle est la capacité de remédier à ce déséquilibre démographique de façon à préserver les intérêts des générations futures. Il est temps que le dividende démographique se concrétise en Afrique. En s’inspirant du Contrat social,   l’ouvrage pionnier de Jean-Jacques Rousseau, il y a lieu d’établir un nouveau contrat social intergénérationnel justifié par la nécessité de tenir compte des besoins des générations actuelles et futures ; notamment d’une Afrique jeune et d’une population vieillissante ailleurs dans le monde.

Partenariats entre l’Afrique et les nouveaux pays émergents
L’influence jadis dominante de l’Occident commence à décroître et devrait se muer en une nouvelle relation avec l’Afrique. L’Inde, la Chine et de  nouveaux acteurs, ont intensifié leur engagement en Afrique d’une manière assez remarquable, transformant de ce fait les relations traditionnelles commerciales et d’investissement du continent. Les plus fortes hausses de l’investissement direct étranger enregistrées par le continent au cours des dernières années proviennent des BRICS et portent essentiellement sur les ressources naturelles de l’Afrique, notamment le pétrole en Angola, en Algérie, au Nigeria et au Soudan et l’exploitation minière au Niger, en Mauritanie, en Zambie et au Libéria. II s’agit cependant d’une  vision très partielle de ce qui se passe. On assiste à une importante diversification des investissements. Par exemple, l’Inde investit dans les services sociaux, les textiles et les moyennes entreprises ainsi que la technologie, et la Chine, de façon massive dans les infrastructures et les services en Afrique. C’est une révolution des façons de travailler accompagnée par les progrès technologiques. Ce nouveau paradigme d’engagement traduit une forme de coopération dans laquelle les partenaires se considèrent comme des pairs dans des relations mutuellement bénéfiques. L’intérêt qu’un plus grand nombre de partenaires manifeste pour l’Afrique est bénéfique au continent et offre des choix. L’Afrique, à son tour, est bien placée pour faire entendre davantage sa voix sur la scène internationale et tirer parti des différents modèles de développement ainsi que des avantages comparatifs offerts par le réseau de partenaires. Pour en tirer pleinement avantage, l’Afrique doit renforcer ses institutions, prendre la direction des négociations, élaborer et mettre en œuvre des stratégies avec des partenaires pour profiter de leurs avantages comparatifs et conclure de bons marchés. L’Afrique doit changer pour être désormais perçue comme un fixeur  plutôt qu’un preneur de prix.

L’avenir du partenariat Afrique-Union européenne
L’Europe et l’Afrique ont été importantes l’une pour l’autre, leurs relations étant fondées sur l’histoire et la proximité géographique et tirant leur sens de ce qu’elles unissent deux continents. L’Europe a été plus qu’un partenaire commercial, au développement et en matière d’investissement, tandis que l’Afrique a été une source vitale d’approvisionnement de produits de base pour l’Europe, notamment les métaux et minéraux stratégiques, et un marché captif. Cela dit, sans aucun doute, le secteur qui a  enregistré le plus de réussite dans  le cadre de ce partenariat de longue date a été le domaine thématique de la paix et de la sécurité. Au cours de la dernière décennie, le partenariat UE-Afrique a, dans le cadre de la Stratégie commune Afrique-Union européenne, évolué, passant de ce qui avait été critiqué comme étant une relation «donateur-bénéficiaire» déséquilibrée à une promesse de profond changement dans l’approche de l’Europe vis-à-vis de l’Afrique. La Stratégie commune Afrique-UE, adoptée en 2007, reposait sur les principes d’égalité de participation et de représentation, ainsi que le traitement de l’Afrique comme une seule entité. Toutefois, le développement et la coopération politique entre les deux continents n’ont donné lieu à aucune transformation profonde, le fossé ne cessant de se creuser. Cette situation est attribuable à des facteurs tels que la diminution des budgets de développement consécutive à la crise de la dette souveraine de la zone euro; si bien que  les promesses financières faites dans le cadre de la stratégie commune n’ont pas été tenues. L’émergence de nouvelles économies remet en cause le rôle historique et le style d’aide au développement et de coopération de l’Europe en Afrique. Plusieurs accords de partenariat ont également vu le jour depuis lors, notamment l’Accord de Cotonou, qui a eu pour effet de fragiliser la stratégie. Le quatrième sommet Afrique-Union européenne arrive donc à point nommé pour les deux continents afin de trouver un consensus sur ce qu’ils veulent et comment transformer leur relation. Dans le nouveau paysage des partenariats multipolaires, l’Afrique a besoin d’une stratégie cohérente de façon à ne voir son développement compromis par la concurrence entre les partenaires potentiels. Ce faisant, la responsabilité mutuelle, les mécanismes d’application, les mécanismes qui garantissent le respect des normes internationales par les multinationales doivent figurer au nombre des éléments indispensables des futurs partenariats. Il est grand temps pour l’Afrique de mettre à profit les mutations géopolitiques en s’appropriant le processus et en jouant un rôle moteur dans sa conduite.
 
Par Carlos Lopes 
Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique